Un bouleversement
L’Arbre-monde est un de ces pavés qui vous bouleversent au plus profond des tripes. C’est l’inverse du roman à l’eau de rose qu’on lit entre deux gares. Le silence qui suit la lecture, c’est encore là. Ça colle. Dur de se détacher du pathos, de l’urgence et de la gravité de cette éco-fiction, qui n’a de fiction que le nom, car tout pourrait être vrai dans ce roman. Rarement un roman a été aussi profondément et intensément dans le sujet de la connexion à la nature. Et en particulier aux arbres.
Destins croisés
Neuf personnages s’entrecroisent comme s’entrecroisent les hyphes, ces filaments microscopiques que tissent les champignons : invisibles à l’œil nu, ils constituent en quelque sorte le système nerveux de la forêt.
Neuf destins intimement liés aux arbres. Pas forcément tout de suite, mais pour chacun des neuf protagonistes quelque-chose survient à un moment de l’ordre de l’anecdotique ou de l’ordre du dramatique, qui fait converger leur route vers un arbre en particulier, une forêt, les arbres en général, ou l’idée même des arbres. A chaque fois, c’est comme un éveil. Pour ceux-là au moins, la connexion se rétablit au sein d’un pays, les Etats-Unis, où cette connexion se meurt et avec elle la vie, les Hommes et tous les autres êtres de la nature.
Et par cette convergence vers le monde des arbres, les neuf routes convergent progressivement les unes vers les autres. Au moins pour un temps, parfois pour plus longtemps.
Rencontrer le mystère végétal
Au cœur du réseau d’histoires qui se tissent, il y a une botaniste : Pat. Elle fait partie des premiers scientifiques qui découvrent que les arbres communiquent entre eux.
C’est la naissance de la neurobiologie végétale, qui se développe de plus en plus dans le monde réel et qui a été vulgarisée par Peter Wohlleben dans « La vie secrète des arbres », puis dans le film « L’intelligence des arbres ». Le hors-série de décembre 2018 de la revue « Pour la Science » lui consacre la moitié de ses pages.
Brûlante actualité
Quant au contexte, c’est celui de la déforestation des forêts primaires de l’Ouest américain. Plus de 97% des séquoia millénaires ont été coupés. Pour défendre les quelques trois pour cents qui restent, des militants sont prêts à mettre leur vie et leurs besoins primaires en jeu, et c’est une guerre qui se livre entre défenseurs de la vie et grandes compagnies. Les scènes de conflit saisissent aux tripes par leur crédibilité.
Au contraire d’Avatar, qui se passe dans un monde inaccessible avec des engins futuristes et des créatures imaginaires, cette histoire se passe chez nous, maintenant, en cette période de bascule. C’est plus qu’une possibilité qu’elle survienne. C’est la mise en récit de quelque chose qui a existé... Avec d’autres personnages, dans d’autres lieux peut être -mais juste à côté. Et ce livre, en prétextant la fiction, raconte crûment ce qu’il se passe vraiment.
Entre les règnes
Les véritables personnages ne sont pas des humains. Ce sont des arbres. Un séquoia géant notamment, dans lequel deux militants vont vivre plusieurs mois à 70 m de hauteur pour en empêcher un abattage annoncé. Le lecteur va s’identifier non seulement aux personnages humains, mais il va faire œuvre de connexion profonde avec la nature, en s’identifiant au moins autant à ce séquoia. Ses neurones miroir vont s’activer puissamment.
Extraits
La force du style et du récit participent à nous emporter dans cet univers qui est justement le nôtre.
Quelques extraits :
Drame de l'évolution
Au final, cet Arbre-Monde dont il est question… Le héros central de cette nouvelle saga… Ce n’est même pas le séquoia mastodonte que les industriels veulent scier.
Si ce n’était que cela…
Cet Arbre-Monde, c’est le buisson de l’évolution. Celui dans lequel nous sommes une feuille, au même titre que les méduses qui peuplent nos mers, les ifs de nos forêt, les bactéries actuelles qui pullulent partout. Ni plus ni moins qu’une feuille. Et ce buisson perd des dizaines de feuilles chaque semaine. Nos frères et sœurs.
Ce roman, c’est le récit de la plus grande extinction. Et elle a commencé. Elle est due à un unique bogue : une des feuilles s’est déconnectée des autres et a acquis un pouvoir de transformation de la matière tel qu’elle est capable d’en défolier une grande partie.
Ce qui se meurt, c’est l’arbre de l’évolution.
Voir la page de Serge Mang-Joubert
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